Questionner les méthodologies pour mieux comprendre le concept : le cas de l’impulsivité

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Écriture : Fanny Grisetto
Relecture scientifique :
Garance Meyer et Layla Lavallé
Relecture de forme :
Pauline Colinet et Aurélien Schwob

Temps de lecture : environ 10 minutes.
Thématiques : Psychologie cognitive (Psychiatrie & Psychologie et Sciences cognitives)

Publication originale : Reynolds B., et al., Dimensions of impulsive behavior: Personality and behavioral measures. Personality and individual differences, 2006. DOI : 10.1016/j.paid.2005.03.024

En 2006, Reynolds et ses collaborateurs ont exploré les méthodologies d’étude de l’impulsivité utilisées dans de nombreuses disciplines en sciences cognitives. Les chercheurs ont analysé de multiples indices comportementaux et scores de personnalité collectés auprès d’adultes sains afin de dresser un profil du concept d’impulsivité. Leurs résultats montrent que l’impulsivité, que l’on croit si bien connaître, est néanmoins un concept complexe et multidimensionnel. En démontrant des différences entre plusieurs méthodes d’évaluation de l’impulsivité, Reynolds et ses collaborateurs ont enclenché un questionnement théorique sur le concept lui-même, pourtant central en psychologie.

L’impulsivité est au cœur de nombreux comportements problématiques tels que l’agressivité et de pathologies psychiatriques telles que l’addiction aux drogues. En comprendre les bases cérébrales et cognitives (c’est-à-dire la manière dont les personnes impulsives traitent les informations de l’environnement pour agir sur ou interagir avec celui-ci) est central afin de mieux appréhender ces difficultés et prendre en charge ces individus. Néanmoins, pour pouvoir réaliser ces études, il faut avant tout se pencher sur la définition précise de l’impulsivité. 

On définit l’impulsivité comme une tendance comportementale caractérisée par des actions rapides et irréfléchies en réaction à différentes stimulations (par exemple une émotion, une odeur ou une parole) et sans considération pour les conséquences de l’action. Derrière cette définition globale se cachent de nombreux comportements, que l’on retrouve dans les expressions quotidiennes : « Elle démarre toujours au quart de tour », « Il se décide sur un coup de tête », « Il ne peut pas s’en empêcher ! ». Ainsi, certains chercheurs se sont demandé si ces différents comportements dits impulsifs sont issus d’une même prédisposition impulsive ou reflètent des impulsivités différentes. Autrement dit, les chercheurs s’interrogent : est-ce qu’un impulsif qui tape du poing sur la table suite à une frustration est également celui qui décide d’acheter une voiture sur un coup de tête ? Afin de répondre à cette question, Reynolds et ses collaborateurs ont comparé différentes méthodes utilisées par les scientifiques pour mesurer la tendance à agir de manière impulsive, avec l’objectif d’étudier leurs points communs et différences.

Comment est évaluée l’impulsivité ?

Les comportements impulsifs décrits dans les expressions quotidiennes sont en effet évalués, de manière plus ou moins directe, à travers de nombreux outils scientifiques. Ces outils utilisés par les chercheurs peuvent être des questionnaires de personnalité et/ou des tâches informatisées. Dans l’étude de Reynolds et de ses collègues de 2006, les auteurs ont choisi de comparer les résultats de trois questionnaires de personnalité et de quatre tâches informatisées, récoltés auprès de 99 personnes de la population générale (sans troubles neurologiques et/ou psychiatriques).

Les questionnaires de personnalité correspondent à des listes d’affirmations qui interrogent sur des comportements spécifiques (« De manière générale, j’ai des difficultés à communiquer mes émotions aux autres ») et auxquelles les individus doivent répondre en fonction de leur degré d’accord (« Tout à fait d’accord », « Plutôt d’accord », etc.). Leurs réponses permettent le calcul d’un score (ou plusieurs sous-scores), reflétant un style de réponse global à différents contextes et correspondant à la personnalité de l’individu. Les tâches informatisées, quant à elles, sont des exercices qui durent généralement quelques minutes et qui cherchent à évaluer une fonction cognitive particulière ou à mettre en lumière un certain type de comportement. Dans cette étude, les mesures d’impulsivité étaient récoltées parmi les tâches suivantes :

  • « Il ne peut pas s’en empêcher ! » → Le Go/No Go : dans cette tâche, le participant doit répondre le plus rapidement possible à une forme apparaissant fréquemment à l’écran et ne pas répondre à d’autres formes, plus rares. Cette tâche évalue donc la capacité à réfréner l’envie d’agir, capacité utile notamment dans les jeux de type Jungle Speed pour s’empêcher d’attraper le totem. Reynolds et ses collaborateurs ont comptabilisé le nombre d’erreurs des participants comme indicateur de l’impulsivité.
  • « Elle ne sait pas s’arrêter ! » → Le Stop Signal : dans cette tâche, le participant doit répondre le plus rapidement possible en fonction de la direction d’une flèche apparaissant à l’écran. Cependant, dans un quart des essais, un signal (sonore ou visuel) apparaît après un certain délai pour indiquer au participant de ne plus répondre. Cette tâche évalue donc la capacité à stopper l’exécution d’une action en cours. Au Jungle Speed, cette capacité nous permet de rattraper notre mouvement et de stopper notre main avant qu’elle n’attrape le totem. Plus le temps nécessaire pour stopper l’action est long, plus le participant est considéré comme impulsif.
  • « Elle est si impatiente ! » → Le Delay Discounting : cette tâche propose à des adultes de choisir entre une faible récompense immédiatement (par exemple, 100 € maintenant) ou une récompense plus importante après un certain délai (par exemple, 200 € dans un mois). Elle est similaire au test du chamallow chez les enfants, où l’on observe qu’il est difficile pour eux de résister à la tentation de manger (ou de grignoter) le chamallow alors qu’ils pourraient attendre quelques minutes pour en avoir deux ! De même, les adultes impulsifs ont tendance à choisir plus fréquemment les petites récompenses immédiates plutôt que les récompenses plus importantes mais tardives.
  • « C’est une tête brûlée, il aime jouer avec le feu ! » → Le Balloon Analog Risk Task (BART) : dans cette tâche, le but est de gonfler plusieurs ballons virtuels en appuyant sur un bouton : plus le ballon est gonflé, plus le participant accumule de points. Cependant, plus il gonfle le ballon, plus il y a de risque qu’il explose… faisant ainsi perdre tous les points cumulés lors de la manche ! Le nombre moyen d’appuis pour gonfler le ballon reflète donc la tendance à prendre des risques, pouvant être considéré comme un comportement impulsif.

Les différentes impulsivités

Au total, les chercheurs ont récolté 14 mesures d’impulsivité différentes au travers des questionnaires de personnalité et des tâches comportementales. Dans un premier temps, les auteurs de la publication ont mesuré la corrélation entre ces indices. Les analyses de corrélation mesurent la force de l’association entre deux variables X et Y. Lorsque la corrélation est positive, X et Y varient dans le même sens : plus X est élevé, plus Y est élevé. Bien que les différents scores de personnalité corrèlent fortement et positivement entre eux, ils ont observé que ces scores ne corrèlent pas (ou peu) avec les mesures comportementales récoltées dans les quatre tâches informatisées. Ainsi, leurs résultats montrent une absence de relation directe entre personnalité et comportements : avoir tendance à agir de manière impulsive n’implique pas que l’on agisse impulsivement dans toutes les situations de la vie quotidienne ou dans toutes les tâches utilisées par les chercheurs.

Dans un second temps, Reynolds et ses collaborateurs se sont seulement concentrés sur l’analyse des différences et des points communs entre les comportements impulsifs. Pour rappel, les indices comportementaux utilisés sont le nombre d’erreurs au Go/No Go (c’est-à-dire le nombre de fois où le totem est attrapé), le temps nécessaire pour stopper l’exécution d’une action en cours (c’est-à-dire le temps nécessaire pour stopper le mouvement de notre bras avant d’attraper le totem par erreur), la tendance à choisir préférentiellement les faibles récompenses immédiates (c’est-à-dire manger le chamallow sans attendre) et enfin, le nombre d’appuis moyen pour gonfler le ballon (c’est-à-dire risquer de perdre ses points). Par l’utilisation d’un outil statistique spécifique (l’Analyse en Composantes Principales [*]), Reynolds et ses collègues ont tenté de créer des catégories de comportements impulsifs à partir des quatre indices comportementaux initiaux. Ils ont ainsi découvert deux catégories de comportements distincts. D’un côté la désinhibition impulsive, composée des indices récoltés dans les tâches de Go/No Go et de Stop Signal, correspond aux comportements liés à une incapacité d’empêcher ou de stopper l’exécution d’une action incorrecte. De l’autre, la prise de décision impulsive, composée des indices récoltés au Delay Discounting et à la BART, correspond à la tendance à faire des choix désavantageux et risqués. Selon les auteurs, ces deux catégories reflètent donc des facettes distinctes de l’impulsivité, et finalement des comportements impulsifs différents. En d’autres termes, si vous êtes du genre à prendre des décisions sur un coup de tête, vous n’êtes pas forcément mauvais au Jungle Speed (l’inverse est également vrai) ! L’analyse statistique proposée par les auteurs de la publication montre en effet que des comportements impulsifs liés à des difficultés d’inhibition de l’action n’ont pas (ou peu) de relation avec des comportements impulsifs liés aux processus de choix (Figure 1).

Figure 1. Schéma de la création des différents concepts associés à l’impulsivité à partir des outils méthodologiques habituellement utilisés dans les recherches. 

Implications des différentes impulsivités

Bien que la personnalité soit difficilement dissociable du comportement, les résultats de cette étude montrent que les scores aux questionnaires et les différents indices comportementaux ne reflètent pas l’impulsivité de la même manière. Au travers d’un questionnaire, un participant rapporte subjectivement la manière dont il agit ou réagit de façon générale, dans sa vie de tous les jours. Au contraire, les tâches informatisées, quant à elles, cherchent à faire émerger le comportement et à le mesurer de manière objective, mais dans une situation qui est totalement différente de la vie de tous les jours ! Le choix d’utiliser des questionnaires ou des mesures comportementales induit des différences dans la manière dont on appréhende l’impulsivité. À un niveau méthodologique, leur étude démontre ainsi l’importance de s’intéresser aux choix des outils méthodologiques utilisés dans les recherches étudiant l’impulsivité. En effet, connaître les spécificités de chaque méthode d’étude permet de pouvoir comparer les résultats de ces études, et de comprendre (ou du moins d’expliquer) les différences de résultats entre celles-ci, et ainsi d’avoir une vision plus précise du spectre de l’impulsivité. 

À un niveau théorique, les résultats de Reynolds et de ses collaborateurs sont en faveur d’une multi-dimensionnalité de l’impulsivité, c’est-à-dire de l’existence de plusieurs facettes (au moins deux : la désinhibition impulsive et la prise de décision impulsive). Cette multi-dimensionnalité remet en question l’existence du concept en lui-même. Si l’impulsivité ne peut être définie de manière unique, dire de quelqu’un qu’il est impulsif signifie-t-il toujours précisément quelque chose ? Est-ce qu’une prise en charge unique est efficace ? En 2020, Strickland et ses collaborateurs se sont ainsi interrogés sur la pertinence de l’utilisation de l’impulsivité comme un concept psychologique unique [1]. Si les différentes méthodes pour évaluer l’impulsivité ne corrèlent pas entre elles, le concept est-il toujours valide ? 

En sciences cognitives, de manière générale, les concepts auxquels s’intéressent les chercheurs (par exemple, l’attention, l’inhibition, l’empathie) sont difficilement objectivables et par conséquent, les méthodologies utilisées pour s’en approcher sont multiples. S’interroger sur les méthodologies utilisées (questionnaires, tâches informatisées, observations) et les comparer entre elles permet de rediscuter et d’affiner les définitions de ces concepts et ainsi de mieux comprendre, voire de nuancer, les résultats des recherches.


[*] Pour plus de détails, voir la version Approfondissement


[1] Strickland J. C. & Johnson M. W., Rejecting impulsivity as a psychological construct: A theoretical, empirical, and sociocultural argument. Psychological Review, 2020. DOI : 10.1037/rev0000263. [Publication scientifique]


Écriture : Fanny Grisetto
Relecture scientifique :
Garance Meyer et Layla Lavallé
Relecture de forme :
Pauline Colinet et Aurélien Schwob

Temps de lecture : environ 13 minutes.
Thématiques : Psychologie cognitive (Psychiatrie & Psychologie et Sciences cognitives)

Publication originale : Reynolds B., et al., Dimensions of impulsive behavior: Personality and behavioral measures. Personality and individual differences, 2006. DOI : 10.1016/j.paid.2005.03.024

En 2006, Reynolds et ses collaborateurs ont exploré les méthodologies d’étude de l’impulsivité utilisées dans de nombreuses disciplines en sciences cognitives. Les chercheurs ont analysé de multiples indices comportementaux et scores de personnalité collectés auprès d’adultes sains afin de dresser un profil du concept d’impulsivité. Leurs résultats montrent que l’impulsivité, que l’on croit si bien connaître, est néanmoins un concept complexe et multidimensionnel. En démontrant des différences entre plusieurs méthodes d’évaluation de l’impulsivité, Reynolds et ses collaborateurs ont enclenché un questionnement théorique sur le concept lui-même, pourtant central en psychologie.

Qu’est-ce que l’impulsivité et pourquoi l’étudier ?

L’impulsivité est globalement définie comme une prédisposition à réagir de manière rapide et/ou non-planifiée à des stimulations externes et internes, sans considération pour les conséquences de l’action. En d’autres termes, l’impulsivité est une caractéristique comportementale marquée par la perte de contrôle sur ses actions, ses pensées et ses choix, et souvent associée à des conséquences néfastes. En effet, elle est une dimension centrale dans de nombreux troubles psychopathologiques tels que l’abus d’alcool et/ou de drogues ainsi que certains troubles de la personnalité. Il est donc peu surprenant que de nombreuses études en psychologie et en neurosciences cognitives cherchent à déterminer les bases cognitives et neurobiologiques de l’impulsivité. Dans ces études, et notamment dans les études auprès de personnes sans troubles psychiatriques et neurologiques avérés, différentes méthodologies sont utilisées pour évaluer et mesurer l’impulsivité afin de catégoriser les individus comme plus ou moins impulsifs. 

Néanmoins, l’utilisation de différentes méthodologies pose problème pour la généralisation et le croisement des résultats portant sur des populations différentes et/ou utilisant des méthodes différentes. En effet, ces méthodes évaluent-elles toutes le même aspect de l’impulsivité ? Derrière cette question se cache la question de la multi-dimensionnalité ou de l’unicité du concept d’impulsivité. Autrement dit, est-ce que l’impulsivité est un concept unique ou bien un ensemble de facettes distinctes que l’on labellise sous le même terme ? De nombreuses études, particulièrement dans des populations pathologiques, ont cherché à répondre à cette question en analysant les différentes méthodes utilisées pour évaluer et mesurer l’impulsivité. Dans cette étude de 2006, Reynolds et ses collaborateurs ont tenté de découvrir les potentielles différentes facettes de l’impulsivité dans la population générale à partir des mesures utilisées en laboratoire pour l’évaluer. Utilisant des outils statistiques spécifiques, les chercheurs extraient la variance commune et distincte de plusieurs mesures afin de mieux comprendre le concept d’impulsivité.

Différentes méthodes d’évaluation de l’impulsivité

Dans leur étude, Reynolds et ses collègues ont donc choisi plusieurs méthodes parmi les plus utilisées dans la littérature pour étudier l’impulsivité afin de déterminer leurs points communs, et à l’inverse leurs différences. Pour ce faire, des participants sains, sans aucun trouble psychiatrique ni neurologique, ont répondu à trois questionnaires de personnalité et ont également réalisé quatre tâches comportementales sur ordinateur, permettant ainsi aux chercheurs de récolter 14 mesures différentes d’impulsivité.

Les questionnaires de personnalité regroupent un ensemble d’affirmations concernant des comportements ou des modes de pensée, auxquelles le participant doit répondre sur une échelle de Likert en fonction du degré d’accord (« Tout à fait », « Plutôt », « Pas du tout »). Un score est calculé à partir des réponses données par le participant aux nombreuses échelles de Likert et permet de catégoriser les individus comme étant plus ou moins impulsifs. Les mesures de personnalité choisies par les auteurs de la publication sont auto-rapportées, c’est-à-dire que le participant répond lui-même avec la perception qu’il a de ses propres comportements et manières de penser. L’utilisation de trois questionnaires de personnalité leur ont permis de calculer 10 scores distincts : impulsivité attentionnelle, impulsivité motrice, le self-control, la complexité cognitive, la persévérance, l’instabilité cognitive, l’empathie, etc.

Les tâches comportementales correspondent à des exercices de quelques minutes, le plus souvent informatisés. Parmi les tâches expérimentales utilisées pour étudier l’impulsivité, les chercheurs ont choisi les tâches de Go/No Go, de Stop Signal, de Delay Discounting et de Balloon Analog Risk Task (BART). Les tâches de Go/No Go et de Stop Signal évaluent les capacités d’inhibition d’une réponse automatique. 

Dans la tâche de Go/No Go (Figure 1), le participant doit réagir le plus vite possible à l’apparition de certains stimuli (par exemple, des chiffres impairs) : ce sont les essais Go. Les consignes demandent également de ne pas répondre lors de l’apparition d’autres stimuli (par exemple, des chiffres pairs), plus rares : ce sont les essais No Go. Le taux d’erreurs dans la tâche de Go/No Go, c’est-à-dire le nombre de réponses lors des essais No Go, est utilisé comme un indice d’impulsivité, indiquant une incapacité à inhiber l’initiation d’une réponse inappropriée.

De manière similaire, dans la tâche de Stop Signal (Figure 1), le participant doit réagir le plus vite possible à tous les stimuli qui apparaissent à l’écran. Cependant, dans 25 % des essais, un signal sonore (le Signal Stop) retentit après un délai plus ou moins long, qui s’ajuste à la performance de l’individu. Ce Signal Stop indique au participant qu’il doit stopper la réponse en cours d’exécution. La différence entre le temps de réaction moyen dans les 75 % d’essais sans Signal Stop et le délai d’apparition du Signal Stop moyen révèle le temps nécessaire à l’individu pour inhiber avec succès l’exécution de l’action motrice en cours. Plus le participant a besoin de temps pour stopper sa réponse, plus cette différence est importante. Cette mesure est donc utilisée comme un indice d’impulsivité.

Figure 1. Schéma explicatif des tâches de Go/No Go (à gauche) et de Signal Stop (à droite), deux mesures comportementales de l’impulsivité. 

Les tâches de Delay Discounting et de Balloon Analog Risk, au contraire des deux tâches précédemment décrites, ne sont pas des tâches de rapidité mais de prise de décision. Dans le Delay Discounting, le participant doit choisir entre une récompense immédiate (exemple : 100 € maintenant) et une récompense plus tardive (exemple : 200 € dans un mois). Généralement, plus le délai d’attente pour l’obtention de la récompense est grand, moins la valeur subjective accordée à cette récompense est importante. À partir des choix réalisés par le participant, les chercheurs calculent à quel point le délai d’attente de la récompense impacte la valeur attribuée à celle-ci. Plus ce degré est élevé, plus l’individu a tendance à préférer des faibles récompenses immédiates à des fortes récompenses tardives : on considère alors le participant comme impulsif.

 Dans le Balloon Analog Risk Task, les participants gonflent virtuellement un ballon en appuyant sur un bouton. Plus le ballon gonfle, plus le participant gagne de points. Néanmoins, le ballon peut à tout moment, et de manière aléatoire, exploser. S’il explose, le participant perd tous les points accumulés lors de la manche. Ainsi, le nombre moyen d’appuis pour gonfler le ballon est utilisé comme un indice de la tendance à prendre des risques, un comportement associé à l’impulsivité.

Personnalité versus comportement

Dans un premier temps, les chercheurs ont réalisé des analyses de corrélations entre les 14 mesures collectées sur 70 participants. À ce premier niveau d’analyse, les chercheurs observent tout d’abord des corrélations positives significatives entre la plupart des scores de personnalité. Les chercheurs constatent également que les mesures de personnalité ne corrèlent pas, ou très peu, avec les performances comportementales. Les scores aux différents questionnaires de personnalité ne sont donc pas associés à l’observation de comportements impulsifs lors des tâches en laboratoire. Dans cette première analyse, Reynolds et ses collaborateurs concluent donc que la personnalité impulsive et les comportements impulsifs sont deux composantes du concept d’impulsivité à distinguer.

Les différentes facettes du comportement impulsif

Dans un second temps, les chercheurs ont davantage creusé les relations entre les différentes mesures comportementales, collectées sur 99 participants, à l’aide d’un outil de statistique descriptive multidimensionnelle : l’analyse en composantes principales (ACP). L’ACP est une technique statistique permettant de résumer un jeu de données initiales en un plus petit nombre de variables, tout en déformant le moins possible la réalité. En d’autres termes, l’ACP construit de nouvelles variables virtuelles en regroupant les variables initiales sur la base de leurs variances communes (Figure 2). Afin de donner un sens à ces nouvelles variables, il faut ensuite considérer le poids de la contribution des variables initiales à celles-ci.

Dans cette étude, l’ACP a donc permis de construire de nouvelles variables virtuelles à partir des quatre mesures comportementales récoltées afin de découvrir la structure factorielle de l’impulsivité. Deux variables virtuelles ont ainsi été observées. Les performances aux tâches de Go/No Go et de Stop Signal contribuent à la première variable virtuelle, a posteriori labellisée « Désinhibition impulsive ». En effet, ces deux tâches évaluent les capacités d’inhibition de l’initiation ou de l’exécution de l’action. Ainsi, de mauvaises performances lors de ces tâches expliqueraient l’impulsivité par des déficits des processus d’inhibition. Les performances aux tâches de Delay Discounting et de Balloon Analog Risk, quant à elles, contribuent à la seconde variable virtuelle, a posteriori labellisée « Prise de décision impulsive ». En effet, dans ces deux tâches, le participant doit évaluer les différentes conséquences des choix afin de prendre une décision.

Au niveau comportemental, l’étude montre une dissociation entre l’impulsivité liée à de mauvaises capacités d’inhibition qui résulte en des actions impulsives, et l’impulsivité liée à des choix désavantageux et plus risqués, qui résulte en des prises de décision impulsives. Le fait d’obtenir deux variables virtuelles distinctes au cours de l’ACP indique que ces deux formes d’impulsivité sont à dissocier. En d’autres termes, le fait d’agir de manière impulsive dans une tâche d’inhibition n’est pas associé à des prises de décision impulsives dans les autres tâches.

Figure 2. Extraction de la structure factorielle de l’impulsivité (en bas de la figure) à partir des mesures collectées dans les tâches comportementales et les questionnaires (en haut de la figure).

 L’impulsivité est multidimensionnelle

Dans l’ensemble, l’étude de Reynolds et de ses collaborateurs montre, grâce à des outils spécifiques et notamment l’ACP, la multi-dimensionnalité de l’impulsivité à travers ses méthodes d’évaluation. Dans un premier temps, les chercheurs interprètent l’absence de corrélation entre les questionnaires et les tâches informatisées comme une distinction entre deux facettes de l’impulsivité : la personnalité et le comportement. Dans un second temps, ils dissocient les comportements impulsifs selon leurs manifestations dans la prise de décision, lors de choix réfléchis, et dans l’action, lors de choix forcés et rapides (Figure 2).

La distinction entre personnalité et comportement a déjà été reportée de nombreuses fois dans la littérature. Il est rare que les chercheurs observent de fortes associations entre les mesures de personnalité et les performances lors de tâches comportementales dans la population générale. En effet, si la personnalité prédispose les individus à une certaine manière de réagir et de penser (un style de réponse), elle est néanmoins bien différente du comportement (la réponse). Le comportement est observé et mesuré à un instant précis, et est sensible au contexte, tandis que la personnalité est considérée comme une structure relativement stable dans le temps, et surtout à l’âge adulte. Ainsi, un individu ayant des scores élevés aux questionnaires d’impulsivité n’agira pas forcément de manière impulsive lors des tâches. Ces différences méthodologiques entre les questionnaires de personnalité et les tâches informatisées fragilisent l’interprétation qu’ont les auteurs de la personnalité et du comportement comme deux facettes d’impulsivité distinctes. En effet, ces deux méthodologies pourraient refléter un seul et même concept mais de manière biaisée.

La seconde distinction, entre action et prise de décision impulsive, avait déjà été reportée dans la littérature sous d’autres terminologies [1] et a, depuis 2006, été répliquée [2]. Cette dissociation implique qu’un individu caractérisé comme impulsif à cause de trop nombreuses erreurs dans les tâches d’inhibition ne le sera pas forcément dans les tâches de prise de décision. Il existe des expressions comportementales distinctes de l’impulsivité. Par ailleurs, cette dichotomie semble cohérente avec les théories dissociant les systèmes activateurs, supportés par le système limbique, siège des émotions, et les systèmes inhibiteurs, supportés par le cortex préfrontal, siège des fonctions exécutives.

Pourquoi étudier les différences et les points communs des méthodes d’évaluation de l’impulsivité ?

Étudier précisément les méthodologies utilisées dans l’évaluation de l’impulsivité permet de se rendre compte des différences importantes entre les concepts et les capacités évalués. S’interroger sur les différences et les points communs de différentes méthodologies utilisées pour mesurer et/ou observer un même concept permet de mieux comprendre des résultats divergents entre deux études, ou au contraire, de mieux les croiser. L’exploration de la structure factorielle des méthodes d’évaluation permet donc à long terme d’assurer une généralisation des résultats de la littérature, et de comprendre les mécanismes neurobiologiques et cognitifs sous-jacents à l’impulsivité afin de mieux prendre en charge les répercussions psychiatriques qui y sont liées. À un niveau plus théorique, l’étude des méthodologies utilisées permet également de requestionner le concept même de l’impulsivité. En effet, les résultats des études explorant la structure factorielle de l’impulsivité ont amené les chercheurs à s’interroger sur la pertinence de son utilisation comme un concept psychologique unique [3], central en psychopathologie car caractéristique de nombreux troubles psychiatriques.

En sciences cognitives, de manière générale, les concepts auxquels s’intéressent les chercheurs (par exemple, l’attention, l’inhibition, l’empathie) sont difficilement objectivables et par conséquent, les méthodologies utilisées pour s’en approcher sont multiples. S’interroger sur les particularités des méthodologies (questionnaires, tâches informatisées, observations), leurs avantages et inconvénients, leurs biais, leurs différences et points communs, permet de rediscuter et d’affiner la définition de ces concepts et ainsi de nuancer les résultats de la littérature.


[1] Lane S. D., et al.,Relationships Among Laboratory and Psychometric Measures of Impulsivity: Implications in Substance Abuse and Dependence. Addictive Disorders & Their Treatment, 2003. DOI : 10.1097/00132576-200302020-00001. [Publication scientifique]

[2] MacKillop J., et al., The latent structure of impulsivity: Impulsive choice, impulsive action, and impulsive personality traits. Psychopharmacology, 2016. DOI : 10.1007/s00213-016-4372-0. [Publication scientifique]

[3] Strickland J. C. & Johnson M. W., Rejecting impulsivity as a psychological construct: A theoretical, empirical, and sociocultural argument. Psychological Review, 2020. DOI : 10.1037/rev0000263. [Publication scientifique]


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