Comment naissent les idées paranoïaques ?

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Écriture : Layla Lavallé
Relecture scientifique :
Agathe Pralus et Fanny Grisetto
Relecture de forme :
Aline Resch et Audrey Denizot

Temps de lecture : environ 9 minutes.
Thématiques : Neurobiologie (Biologie) ; Neurosciences cognitives (Sciences cognitives) ; Psychiatrie

Publication originale : Reed E. J., et al, Paranoia as a deficit in non-social belief updating. eLife, 2020. DOI : 10.7554/eLife.56345

La paranoïa désigne une méfiance exagérée des autres, la croyance qu’ils représentent une menace et qu’ils agissent délibérément pour nous faire du mal. Des chercheur·se·s de l’Université de Yale ont élaboré un modèle explicatif de la paranoïa pour comprendre les mécanismes qui la sous-tendent. Chez les humains et chez les rats, il·elle·s établissent un lien entre la paranoïa et la difficulté à mettre à jour nos croyances sur le monde lorsque notre environnement est incertain.

Puces 5G dans les vaccins, invention de la Covid-19 pour nous contrôler, attentats montés de toutes pièces par les services secrets, infiltration Illuminati des gouvernements pour asseoir leur domination sur le monde… On ne compte plus les théories du complot qui se sont développées ces 15 dernières années [1]. Ces théories divisent le monde en deux : d’un côté, les personnes en position de pouvoir comme puissances du mal, et de l’autre, la population majoritaire comme victime de persécution, de crimes et de surveillance. Il y a 50 ans, on utilisait pour la première fois l’expression « style paranoïaque » pour qualifier ces théories du complot [2]. La paranoïa se manifeste par une méfiance exagérée des autres, la croyance que des individus malveillants représentent une menace et qu’ils nous font délibérément courir un danger. Dans notre vie quotidienne, ces pensées peuvent se manifester lorsque nous avons, de manière passagère, l’impression que des personnes agissent dans l’unique but de nous faire du mal ou qu’elles complotent pour nous déstabiliser. Mais lorsque la paranoïa est sévère, elle donne lieu à des croyances rigides et à un discours argumenté, d’apparence logique, cependant délirant. Ces délires paranoïaques peuvent relever d’une maladie psychiatrique, ou être engendrés par la prise de drogues comme les méthamphétamines.

Dans une publication récente, l’équipe de Reed et de ses collaborateur·trice·s, située à l’Université de Yale aux États-Unis, propose que la paranoïa résulte d’une difficulté à actualiser nos croyances sur le monde lorsque nous faisons face à des événements incertains. Pour mieux comprendre ce mécanisme, imaginons que nous décidions de notre itinéraire en voiture en fonction de nos dernières expériences du trafic routier. L’apparition de petits ralentissements aléatoires ne devrait pas nous pousser à le changer. Il s’agit d’une incertitude prévue : nous percevons des variations de l’environnement inconséquentes et qui fluctuent au fil du hasard… nous restons donc persuadés de suivre le trajet le plus optimal ! Par contre, l’apparition de ralentissements inattendus peut nous signaler des événements importants (accidents, routes fermées) qui nous poussent à modifier notre route. Il s’agit là d’incertitude imprévue : les événements que nous percevons nous signalent une réelle modification des règles qui régissent notre environnement et nous poussent à actualiser nos croyances, ici le trajet à suivre. Autrement dit, l’incertitude imprévue correspond à notre perception des modifications des règles qui sous-tendent notre environnement.

Au sein de nos rapports sociaux, lorsque l’on perçoit par exemple qu’un·e ami·e nous a trahi, la révision de nos croyances sous l’effet de l’incertitude imprévue peut nous permettre de le·la re-catégoriser comme un individu hostile, une source de menace. On peut alors imaginer qu’une tendance à prendre des événements anodins pour de l’incertitude imprévue pourrait nous conduire à développer une pensée paranoïaque en attribuant aux autres un caractère malveillant de façon aberrante…

Une expérience comportementale qui évalue notre capacité à faire des choix face à l’incertitude

Reed et ses collaborateur·trice·s ont imaginé une expérience comportementale capable de mettre en évidence le rôle de notre traitement de l’incertitude dans la paranoïa. Cette expérience a été proposée à des individus de niveaux de paranoïa variés, souffrant ou non d’un trouble psychiatrique.

Trois tas de cartes de couleur (bleu, rouge, vert) associés à des probabilités différentes de gagner des points (respectivement 90 %, 50 %, 10 %) sont présentés aux participant·e·s. Ces dernier·e·s sont avertis de la présence de cartes gagnantes et de cartes perdantes dans chacun des tas, sans en connaître les probabilités associées. La consigne : gagner le maximum de points en trouvant la couleur associée à la plus forte probabilité de gagner (90 %), tout en sachant qu’il est possible qu’elle change durant la tâche (Figure 1). Dans cette expérience, on retrouve donc :

  • De l’incertitude prévue, générée par la variabilité probabiliste du gain de points, qui répond aux probabilités associées à chaque couleur. Si le tas de couleur bleue est associé à la plus forte probabilité de gagner, les participant·e·s ont ainsi 90 % de chances de tirer une carte bleue gagnante et un risque de 10 % de tirer une carte bleue perdante. Sous l’effet de cette incertitude prévue, les individus doivent se faire une représentation des probabilités de gagner et les associer aux couleurs pour identifier le tas de cartes associé à 90 % de chances de tirer une carte gagnante.
  • De l’incertitude imprévue, lorsque les expérimentateur·rice·s échangent les couleurs associées aux probabilités de 90 %, 50 % et 10 %. En réattribuant aux cartes vertes ou rouges la probabilité de gain de 90 %, les participant·e·s assistent à une modification des règles qui régissent leur environnement. La perception de ces échanges des probabilités devrait donc les conduire à modifier leur stratégie et à choisir une carte verte ou rouge plutôt que bleue. Sous l’effet de l’incertitude imprévue, les individus sont donc obligés d’actualiser leurs croyances quant aux associations entre couleurs et probabilités de gain, c’est-à-dire quant à la structure de la tâche expérimentale. 

Les chercheur·se·s ont aussi imaginé une version alternative de cette tâche expérimentale, au sein de laquelle les cartes sont remplacées par des trous colorés et les points gagnés par différentes doses de sucre. Cette tâche est présentée à des rats exposés ou non aux méthamphétamines, cette drogue favorisant les délires paranoïaques chez l’humain.

Figure 1. Structure de la tâche expérimentale. Une probabilité de récompense (points ou doses de sucre) est associée à chaque couleur de carte (humain) ou de trou (rat). Les participants ont la consigne de gagner un maximum de points en trouvant la couleur associée à la plus forte probabilité de gagner. En choisissant une couleur, ils s’exposent à une variabilité probabiliste du gain à l’origine d’une incertitude prévue. Les expérimentateurs modulent aussi l’incertitude imprévue en échangeant régulièrement les probabilités de gain associées à chaque couleur. Crédit : adaptée de la publication originale/CC BY 4.0.

Un mauvais traitement de l’incertitude à l’origine de la paranoïa ?

Les chercheur·se·s constatent d’abord que les participant·e·s les plus paranoïaques présentent des difficultés à adapter leur stratégie en réponse aux échanges des probabilités (incertitude imprévue). Autrement dit, ces individus ont du mal à actualiser leurs croyances lorsque la probabilité de gain de 90 % associée aux cartes bleues est réattribuée aux cartes vertes ou rouges. En s’intéressant en détail à leur comportement, les chercheur·se·s observent une tendance surprenante des individus paranoïaques à modifier leur choix de couleur en réponse… à un gain de points ! Ce comportement, appelé gain-réorientation, est également observé chez les rats exposés aux méthamphétamines, qui choisissent un nouveau trou alors même que le précédent était associé à une forte dose de sucre. Tout comme les individus souffrant de paranoïa, les rats sous méthamphétamines actualisent donc leurs croyances de façon aberrante, malgré l’apparente stabilité des associations entre couleurs et gains.

Quels mécanismes sous-tendent cette altération de la révision des croyances ?

Pour aller plus loin, les chercheur·se·s ont élaboré un modèle informatique, dit computationnel [*], prenant en compte les réponses données par chaque participant·e pour établir des hypothèses sur les mécanismes impliqués dans l’altération de la révision des croyances. À partir des choix obtenus par les humains et les rats, les chercheur·se·s calculent plusieurs variables décrivant le comportement de chaque individu. Ils observent alors que :

  1. Les humains les plus paranoïaques et les rats exposés aux méthamphétamines s’attendent à rencontrer de nombreux échanges des probabilités associées à chaque option, c’est-à-dire une forte incertitude imprévue. Pour eux, les règles sous-tendant la tâche expérimentale sont amenées à beaucoup changer !
  2. Cette croyance est tellement rigide qu’elle prend le pas sur les réels échanges des probabilités, qu’ils·elles ne perçoivent plus vraiment… Ils sont donc capables de modifier leur choix de couleur alors qu’ils viennent de gagner (comportement de gain-réorientation) parce qu’ils sont convaincus d’être dans un environnement très instable et qu’ils ne prennent pas en compte les gains réels pour mettre à jour cette croyance.
  3. Ces individus ont aussi du mal à se faire une représentation réaliste des probabilités associées aux gains à partir des variations probabilistes des gains (incertitude prévue). Cependant, ils ont tendance à interpréter l’incertitude prévue comme de l’incertitude imprévue et à considérer les petites variations aléatoires de gain comme un signal qui confirme leurs fortes attentes quant au caractère instable de l’environnement !

Conclusion

L’incertitude imprévue correspond à notre perception des modifications des règles qui régissent le monde. Lorsque l’on est convaincu que notre environnement est très instable, il est nécessaire de rester vigilant·e·s et d’apprendre des changements que l’on observe. Cependant, les personnes qui souffrent de paranoïa sont imperméables aux changements réels : ils adhèrent à leurs attentes envers et contre tout et restent donc constamment sur leurs gardes. Le caractère non-social de la tâche expérimentale utilisée suggère que la paranoïa n’est pas uniquement dépendante des interactions entre les individus. En montrant des résultats similaires chez des rats exposés aux méthamphétamines, relativement moins sociables que les humains, les chercheur·se·s concluent que cette altération n’est pas non plus dépendante du niveau de sociabilité des participant·e·s.

De nombreux patient·e·s atteints de troubles psychiatriques souffrent de délires paranoïaques. En offrant une meilleure compréhension des mécanismes qui sous-tendent ces délires, Reed et ses collaborateur·trice·s encouragent particulièrement à les prendre en charge en travaillant sur la mise en place de croyances stables et prédictibles quant à l’environnement. À une échelle plus grande, la crise sanitaire et sociale, les changements climatiques, les attaques terroristes qui surgissent de manière imprévisible dans le monde actuel représentent pour nous une escalade d’incertitudes imprévues. Dans ce contexte, et en montrant que la paranoïa est associée à une difficulté à répondre aux modifications de notre environnement, cet article fait particulièrement écho à la relation apparente entre les situations de crise sociétale et le développement des théories du complot auquel nous assistons.


[*] « Le terme computationnel renvoie […] à la notion » selon laquelle « le cerveau est un système dynamique de traitement de l’information qui produit les comportements les plus adaptés étant donné les signaux entrants […] ». L’utilisation de modèles informatiques est « un moyen de formaliser les hypothèses sur les opérations réalisées par un système ». La psychiatrie computationnelle s’est principalement développée dans deux grands domaines : la prise de décision étudiée dans le cadre de « symptômes tels que […] l’impulsivité, le craving ou les compulsions, et la formation de perceptions », étudiée dans le cadre des symptômes positifs de la psychose tels que les délires ou les hallucinations [3].


[1] Valérie Igounet, « Les théories du complot ». Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe, mis en ligne le 23/06/20. ISSN : 2677-6588. [Ressource scientifique et pédagogique]

[2] Hofstadter R., The Paranoid Style in American Politics. Harper’s Magazine, 1964. [Article de presse, en anglais]

[3] Beaumont S., La psychiatrie computationnelle : vers une nouvelle approche théorique de la psychopathologie. 2019. [Manuscrit de thèse de doctorat] 


Écriture : Layla Lavallé
Relecture scientifique :
Agathe Pralus et Fanny Grisetto
Relecture de forme :
Aline Resch et Audrey Denizot

Temps de lecture : environ 15 minutes.
Thématiques : Neurobiologie (Biologie) ; Neurosciences cognitives (Sciences cognitives) ; Psychiatrie

Publication originale : Reed E. J., et al, Paranoia as a deficit in non-social belief updating. eLife, 2020. DOI : 10.7554/eLife.56345

Paranoïa : une altération de la mise à jour des croyances

La paranoïa désigne une méfiance exagérée des autres, la croyance qu’ils représentent une menace et qu’ils agissent délibérément pour nous faire du mal. Des chercheur·se·s de l’Université de Yale ont élaboré un modèle explicatif de la paranoïa pour comprendre les mécanismes qui la sous-tendent. Chez les humains et chez les rats, il·elle·s établissent un lien entre la paranoïa et la difficulté à mettre à jour nos croyances sur le monde lorsque notre environnement est incertain.

Attentats montés de toutes pièces par les services secrets, existence d’un État Profond détenant secrètement le pouvoir [*], appartenance de certaines personnalités politiques à un réseau pédocriminel se réunissant dans une pizzeria et infiltration Illuminati des gouvernements pour asseoir leur domination du monde… On ne compte plus les théories conspirationnistes qui se sont déployées ces quinze dernières années [1]. Ces théories divisent le monde en deux : d’un côté les personnes en position de pouvoir comme puissances du mal, et de l’autre la population majoritaire comme victime de persécution, de crimes, de surveillance et courant un véritable danger. L’historien américain Richard Hofstader employait en 1964 le terme « style paranoïaque » pour qualifier ces théories du complot s’élevant à l’échelle de la société [2]. La paranoïa désigne la propension à croire de façon excessive que des individus malveillants représentent une menace et qu’ils nous font délibérément courir un danger. À l’échelle individuelle, ces pensées peuvent se manifester par de fugaces sentiments de persécution lorsque vous avez, de manière passagère, l’impression que certaines personnes agissent dans l’unique but de vous faire du mal ou qu’elles complotent pour vous déstabiliser. Mais lorsqu’elle est sévère, la paranoïa peut donner lieu à des croyances rigides qui caractérisent un délire de persécution. Ces délires paranoïaques peuvent relever d’un trouble psychiatrique ou être engendrés par la prise de drogues psychoactives comme les méthamphétamines.

Plusieurs équipes de recherche en neurosciences s’intéressent aux mécanismes qui sous-tendent la paranoïa et l’une d’elle, située à l’Université de Yale aux États-Unis, propose qu’elle résulte en partie d’une difficulté à utiliser l’incertitude pour former et réviser nos croyances sur le monde. En temps normal, lorsque nous prédisons que notre environnement est incertain, l’apparition d’un événement atypique ne nous surprend pas et nous conservons nos anciennes croyances sur le monde. Lorsque nous prédisons au contraire peu d’incertitudes, la perception d’un événement atypique nous pousse à considérer une modification des règles qui régissent le monde. Imaginez par exemple que vous décidiez de votre itinéraire en fonction de vos dernières expériences du trafic routier. L’apparition de petits ralentissements aléatoires ne devrait pas vous pousser à le changer. Cependant, des ralentissements inattendus peuvent vous signaler des événements importants (accidents, routes fermées), informations dont vous vous emparez pour modifier votre route. Cet exemple nous permet de distinguer :

  • L’incertitude prévue : la perception d’une variabilité probabiliste, inconséquente, qui ne nous pousse pas à modifier nos croyances. Ici, vous restez persuadés de suivre le trajet le plus optimal, malgré de petits ralentissements.
  • L’incertitude imprévue : la perception d’événements qui signalent une modification des règles régissant le monde et qui nous pousse à réviser nos croyances. Dans cet exemple, des ralentissements inattendus vous poussent à réviser votre croyance quant à l’itinéraire le plus optimal. Autrement dit, l’incertitude imprévue correspond à notre perception de la volatilité, c’est-à-dire du caractère fluctuant des règles qui sous-tendent notre environnement. Au sein de rapports sociaux, cette révision des croyances peut aussi nous permettre de re-catégoriser des alliés en ennemis. Une difficulté à générer ou à traiter l’incertitude imprévue pourrait donc nous conduire à re-catégoriser de manière irrationnelle des individus en puissances du mal et à développer une pensée paranoïaque.

Une expérience comportementale modélisant les choix face à l’incertitude

Pour simplifier la compréhension de la paranoïa et établir son lien avec le mécanisme général de révision des croyances, Reed et ses collaborateur·trice·s ont développé une tâche comportementale non-sociale mimant les conditions d’incertitude prévue et d’incertitude imprévue. Trois tas de cartes de couleur (bleu, rouge, vert) associées à des probabilités différentes de gagner des points (respectivement 90 %, 50 % et 10 %) sont présentés aux participants. Ces derniers sont avertis de la présence de cartes gagnantes et perdantes dans chacun de ces tas, sans en connaître les probabilités associées. La consigne : gagner le maximum de points en trouvant la couleur associée à la plus forte probabilité de gagner (90 %), tout en sachant qu’il est possible qu’elle change durant la tâche. L’incertitude prévue est générée par le gain probabiliste de points : il y a par exemple 90 % de chances de gagner si l’on choisit une carte bleue mais aussi 10 % de risque de perdre. En réassignant régulièrement les associations entre couleurs et probabilités de gagner, les expérimentateur·rice·s modifient aussi la volatilité de l’environnement. Ces inversions de probabilité sont donc à l’origine d’une incertitude imprévue qui conduit les participant·e·s à réévaluer leurs croyances quant à la structure de la tâche. Par exemple, s’ils ont l’impression que les cartes bleues sont associées à 90 % de chances de gagner, la présence d’une inversion des probabilités doit les conduire à modifier leur stratégie et à choisir une carte verte ou rouge. Enfin, pour éviter que les participant·e·s ne prévoient la stabilité de l’environnement au fur et à mesure des inversions de probabilité régulières, les chercheur·se·s ont ajouté à la tâche un facteur de volatilité supplémentaire en modifiant à mi-parcours les probabilités associées aux couleurs des cartes (en passant de 90-50-10 % à 80-40-20 % de chances de gagner) sans le dire aux participants. 

Le lien entre la paranoïa et la gestion des incertitudes a été étudié au sein de trois expériences similaires (Figure 1). La première a lieu en laboratoire, auprès d’un groupe constitué de sujets sains et de patient·e·s psychiatriques dont les niveaux de paranoïa sont évalués par une échelle de personnalité [**]. La deuxième se déroule en ligne, sur un grand échantillon de personnes exposées à des versions plus ou moins volatiles de la tâche expérimentale. Cette deuxième expérience offre notamment la possibilité de contrôler l’effet de la transition des probabilités en en modifiant l’ordre (passage de 80-40-20 % à 90-50-10 %) ou en la supprimant totalement (maintien à 90-50-10 % ou 80-40-20 % tout au long de la tâche). La troisième expérience, au sein de laquelle les cartes sont remplacées par des trous colorés et les points gagnés par différentes doses de sucre, inclut non pas des humains mais des rats… exposés ou non à des méthamphétamines, ces molécules psychoactives favorisant les délires paranoïaques.

Figure 1. Structure et déroulé de la tâche expérimentale. A. Une probabilité de récompense (points ou doses de sucre) est associée à chaque couleur de carte (humain) ou de trou (rat). Les participants ont la consigne de gagner un maximum de points en trouvant la couleur associée à la plus forte probabilité de gagner. En choisissant une couleur, ils s’exposent à une variabilité probabiliste du gain à l’origine d’une incertitude prévue. Régulièrement, les expérimentateurs inversent les probabilités de gain associées à chaque couleur. Cette manipulation est à l’origine d’une incertitude imprévue. Enfin, à mi-parcours, les chercheurs effectuent une transition des probabilités de gain de 90-50-10 % à 80-40-20 %. Il s’agit d’un facteur de volatilité supplémentaire qui ajoute de la difficulté à la tâche. B. Les inversions de probabilité peuvent être dépendantes de la performance lorsque le·la participant·e trouve la « meilleure option » et maintient son choix (traits pleins), ou indépendantes de la performance, c’est-à-dire une fois tous les 40 essais (traits pointillés). Le passage du gris au blanc, après 80 essais, correspond à une transition des probabilités associées aux options (de 90-50-10 % à 80-40-20 %) et n’apparaît qu’au sein de la tâche expérimentale présentée aux humains. Crédit : adaptée de la publication originale/CC BY 4.0.

Pour résumer, cette expérience pousse les sujets à : 1) former et réviser des associations entre les couleurs des cartes et les gains (incertitude prévue) 2) former et réviser leurs croyances quant aux règles définissant la structure de la tâche (incertitude imprévue).

La paranoïa, une altération de la révision de nos croyances ?

Au sein des deux premières expériences, les chercheur·se·s ont d’abord constaté que les individus les plus paranoïaques modifient moins leur stratégie en réponse aux inversions des probabilités associées aux couleurs des cartes (incertitude imprévue). Autrement dit, une paranoïa élevée s’associe à une difficulté à réviser ses croyances en réponse à la volatilité de la tâche. De plus, les individus possédant les plus hauts scores de paranoïa gagnent moins de points que les autres. Pour expliquer ce phénomène, les chercheur·se·s se sont intéressé·e·s au détail de leur comportement lors de la formation et de la révision des associations. Ils observent alors une propension surprenante des individus paranoïaques à modifier leur choix de couleur en réponse… à un gain de points ! Cette augmentation du comportement dit de gain-réorientation est également observée chez les rats exposés aux méthamphétamines, qui choisissent un nouveau trou alors même que le précédent était associé à une forte dose de sucre. 

Avec ces premiers résultats, les scientifiques suggèrent que la paranoïa s’associe à une difficulté à mettre à jour ses croyances face à l’incertitude imprévue. L’expérience présentée ici étant non-sociale, cette difficulté semble s’abstraire de la complexité des relations sociales entre les individus. 

Comment l’incertitude agit-elle sur la révision de nos croyances ?

Pour aller plus loin dans la compréhension du mécanisme impliqué dans l’altération de la révision des croyances, les chercheur·se·s ont élaboré un modèle computationnel [***] constitué de 3 niveaux (Figure 2) :

  • niveau 1 : la perception du retour d’information obtenu après le choix d’une couleur, c’est-à-dire la perception du gain ou de la perte de points.
  • niveau 2 : la formation des associations entre les couleurs et les gains, c’est-à-dire l’attribution d’une probabilité à une couleur.
  • niveau 3 : la perception de la volatilité de la tâche expérimentale, c’est-à-dire la perception de la fréquence des inversions de probabilités.

À partir des choix et des retours d’information obtenus par les humains et les rats, les chercheur·se·s ont calculé 4 variables décrivant le comportement de chaque individu et ont observé qu’une sévère paranoïa ou une exposition aux méthamphétamines est associée :

  • À une forte croyance initiale de niveau 3 quant à la volatilité des règles qui régissent la tâche expérimentale (variable 1). En d’autres mots, ces individus s’attendent à rencontrer de nombreuses inversions des probabilités associées à chaque option. 
  • À une diminution de la perception des changements de fréquence des inversions de probabilités (variable 2). Leur croyance initiale quant à la fréquence des inversions (variable 1) est tellement rigide qu’ils ne perçoivent pas les réels retours d’information ! Puisque leurs attentes prennent le pas sur leur perception de la volatilité réelle, ils ne s’adaptent pas à la fréquence réelle des inversions. Au niveau comportemental, ce phénomène s’exprime par un comportement de gain-réorientation : les humains les plus paranoïaques et les rats sous méthamphétamines modifient leur choix de couleur parce qu’ils sont convaincus d’être dans un environnement volatil et qu’ils ne prennent pas en compte les retours d’information réels pour mettre à jour cette croyance.
  • À une diminution de l’impact de l’incertitude prévue sur les choix (variable 3). Ces individus maintiennent leurs croyances de niveau 2 à propos des associations entre les couleurs et les probabilités de gagner. Au niveau comportemental, les humains les plus paranoïaques et les rats drogués sont plus lents à ajuster les probabilités de gain (ou de récompense) associées aux couleurs en réponse aux variabilités probabilistes. Chez les rats sous méthamphétamines, ce phénomène est associé à un comportement irrationnel : la perte-persévération, durant laquelle ils s’entêtent à choisir un trou malgré la faible récompense à laquelle il était associé lors de l’essai précédent.
  • À une augmentation de la sensibilité à l’incertitude imprévue (variable 4). Ces individus prennent les variations probabilistes (l’incertitude prévue) pour des inversions de probabilités (incertitude imprévue) et révisent donc rapidement les associations entre les couleurs et les probabilités de gagner.
Figure 2. Modèle computationnel hiérarchique décrivant la prise de décision face aux incertitudes prévue et imprévue. Ce modèle est constitué de 3 niveaux hiérarchiques (en bleu) : le niveau 3 correspond à la perception de la volatilité de la tâche expérimentale, le niveau 2 correspond à la formation des associations entre les couleurs et les gains et le niveau 1 correspond à la perception du gain ou de la perte de points. Plusieurs variables ont été calculées à partir des réponses des individus (en jaune). Le calcul de ces variables a permis de montrer que les individus les plus paranoïaques et les rats exposés aux méthamphétamines 1) s’attendent à rencontrer un environnement particulièrement volatil, et que 2) cette croyance rigide prend le pas sur la perception de la volatilité réelle. Ces individus ont aussi 3) des difficultés à ajuster leurs croyances de niveau 2 quant aux associations entre couleurs et probabilités à partir de la variabilité probabiliste (incertitude prévue), mais 4) cette variabilité probabiliste est confondue avec des inversions de probabilités (incertitude imprévue), ce qui confirme leurs fortes attentes de niveau 3. 

Pour résumer, les individus paranoïaques et les rats sous méthamphétamines répondent à l’incertitude selon la hiérarchie de leurs croyances. Leur croyance de niveau 3 semble particulièrement rigide : ils sont persuadés du caractère très volatil de leur environnement. Par conséquent, ils abandonnent facilement leurs croyances quant aux associations entre couleurs et probabilité de gain (croyances de niveau 2) pour modifier leur stratégie de manière excessive en anticipant des inversions de probabilités. Ces individus ont aussi du mal à se faire une représentation réaliste des probabilités associées aux couleurs à partir des variations probabilistes des gains. Cependant, ils ont tendance à interpréter cette incertitude prévue comme de l’incertitude imprévue et à considérer les petites variations aléatoires de gain comme un signal qui confirme leurs fortes attentes quant à la volatilité de l’environnement !

La réponse à l’incertitude répond à un continuum 

En prenant le pas sur la perception des retours d’information, la croyance initiale des participant·e·s quant à la forte volatilité de la tâche les poussent à modifier leur choix alors même que la couleur précédemment choisie était associée à un gain (comportement de gain-réorientation). Pour mieux comprendre ce comportement, les chercheur·se·s ont calculé un indice capable d’évaluer son caractère aléatoire ou prédictible : la valeur-U. Chez les individus les plus paranoïaques, la valeur-U augmente, illustrant le caractère hautement aléatoire de leur comportement de gain-réorientation, et ce, uniquement lorsque la tâche expérimentale amplifie l’incertitude imprévue par une transition des probabilités de 90-50-10 % à 80-40-20 %. Mais l’effet de cette transition des probabilités ne s’arrête pas là. En comparant les indices du modèle computationnel avant et après le passage de 90-50-10 % à 80-40-20 %, les scientifiques ont constaté qu’elle conduit aussi les sujets les moins paranoïaques à modifier leur comportement ! En effet, le passage à de nouvelles probabilités plus proches les unes des autres complexifiant la tâche, les individus présentant les plus faibles degrés de paranoïa perçoivent moins la fréquence des inversions de probabilité, c’est-à-dire la volatilité réelle de tâche.

Pour résumer, les chercheur·se·s ont observé que les mêmes mécanismes sous-tendent l’altération de la révision des croyances chez les humains ayant un plus haut niveau de paranoïa et les rats exposés aux méthamphétamines. Cependant, la transversalité de leurs résultats va encore plus loin… La transition des probabilités de 90-50-10 % à 80-40-20 % suggère que le comportement des individus face à l’incertitude répond à un continuum qui s’étend :

  • d’une diminution de la sensibilité à la volatilité à une dissociation totale de l’expérience perçue chez les sujets très paranoïaques ;
  • d’une prise en compte optimale à une diminution de la sensibilité à la volatilité chez les sujets peu paranoïaques.

Conclusion

L’incertitude imprévue, cette perception des modifications des règles qui régissent le monde, nous conduit à former de nouvelles croyances et à abandonner les précédentes. Lorsque l’on croit fortement que notre environnement est volatil, il est nécessaire de rester hyper vigilant·e·s et d’apprendre des changements que l’on observe. Cependant, les personnes souffrant d’un fort degré de paranoïa sont imperméables aux changements réels : ils adhèrent à leurs attentes envers et contre tout et restent donc constamment sur leurs gardes. Avec ce travail, Reed et ses collaborateur·trice·s ont montré que les individus paranoïaques, quel que soit leur statut psychiatrique, font face à une altération de la révision de leurs croyances dans un environnement volatil. Il semble que cette difficulté ne soit pas uniquement dépendante des interactions sociales entre les individus ou de leur niveau de sociabilité.

De nombreux patient·e·s atteints de troubles psychiatriques souffrent de délires paranoïaques. En offrant une meilleure compréhension des mécanismes non-sociaux qui sous-tendent ces délires, les chercheur·se·s encouragent particulièrement à les prendre en charge en travaillant sur la mise en place de croyances stables et prédictibles de l’environnement. À une autre échelle, la crise sanitaire et sociale, les changements climatiques, les attaques terroristes qui surgissent de manière imprévisible dans le monde actuel nous poussent à faire face à une escalade d’incertitudes imprévues. Dans ce contexte, en montrant que la paranoïa est associée à une difficulté mécanistique à répondre à la volatilité de notre environnement, cet article fait particulièrement écho à la relation apparente entre le développement des théories conspirationnistes et les situations de crise sociétale.


[*] Pour aller plus loin : L’« Etat profond », ou le fantasme d’une administration parallèle. Le Monde, 11/09/2019. [Article de presse]

[**] Les chercheur·se·s évaluent le niveau de paranoïa des individus grâce à l’entretien clinique structuré pour les troubles de la personnalité de l’axe II du DSM, ou Structured Clinical interview for DSM-IV Axis II Personnality Disorders (SCIID-II). Version française de l’entretien.

[***] « Le terme computationnel renvoie […] à la notion » selon laquelle « le cerveau est un système dynamique de traitement de l’information qui produit les comportements les plus adaptés étant donné les signaux entrants […] ». L’utilisation de modèles informatiques est « un moyen de formaliser les hypothèses sur les opérations réalisées par un système ». La psychiatrie computationnelle s’est principalement développée dans deux grands domaines : la prise de décision étudiée dans le cadre de « symptômes tels que […] l’impulsivité, le craving ou les compulsions, et la formation de perceptions », étudiée dans le cadre des symptômes positifs de la psychose tels que les délires ou les hallucinations [3].


[1] Valérie Igounet, « Les théories du complot ». Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe, mis en ligne le 23/06/20. ISSN : 2677-6588. [Ressource scientifique et pédagogique]

[2] Hofstadter R., The Paranoid Style in American Politics. Harper’s Magazine, 1964. [Article de presse, en anglais]

[3] Beaumont S., La psychiatrie computationnelle : vers une nouvelle approche théorique de la psychopathologie. 2019. [Manuscrit de thèse de doctorat] 


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